Carte d’identité numérique

Collaboration,  co-construction pair à pair, la publication en ligne,  construction d’une identité numérique, l’acquisition d’une citoyenneté sont au cœur de la réflexion de ceux qui pratiquent la classe inversée.

En décembre, au 8eme salon des professeurs innovants, j’ai présenté mon travail sur la construction d’une identité numérique par les élèves.

A cette occasion, Julien Cabioch (le Café Pédagogique) m’a interviewée :

Café Pédagogique : Comment encouragez-vous vos élèves à développer une identité numérique professionnelle ?

VM : Je commence en leur demandant de « googliser » leur nom de famille et leur prénom. Ils doivent cliquer en alternance sur l’onglet « web », « images », « vidéo » et relever les informations personnelles positives et négatives à leur égard. C’est mon accroche pour qu’ils comprennent qu’ils ont aussi identité numérique.

Ensuite, on élabore une carte personnelle de tous les comptes numériques qu’ils peuvent avoir : adresse email, réseau sociaux, chaîne Youtube. Cela nous amène à réfléchir autour du nom ou pseudo utilisé, de l’adresse email choisie, des chaînes Youtube suivies par leur propre chaîne, de ce qui reste ou pas sur Internet : réflexion sur leur empreinte numérique.

Aux professeurs de la rendre professionnelle : création de vidéo, de page Wikipédia, de carte mentale, de mur collaboratif, de réseaux sociaux …Tout travail scientifique produit par les élèves pour les autres est posté sur la toile et cela participe à leur développement professionnelle numérique.

CP : Comment cette démarche s’inscrit-elle dans vos cours de SVT ?

VM : On peut le faire en accompagnement personnalisé, en EPI (projet média pluridisciplinaire), en TPE et en bilan de compte rendu de travaux pratique.

En cours de SVT cela peut prendre différentes formes selon mes envies, mes besoins et ceux des élèves :

  • Choix d’un sujet personnel des élèves pour la rédaction d’un article Wikipédia ou en lien avec les programmes. Apprentissage du code de Wikipédia et prendre conscience que tout le monde peut écrire ; utilisation de la communauté wikipédienne, des échanges avec autres wikipédiens. Trouver les ressources scientifiques pour étayer ses propos.
  • Co-construction avec les élèves du scénario de leur vidéo en accompagnement personnalisé.
  • Poster sa vidéo sur Youtube : Quel nom choisir pour le compte ? Que puis-je y déposer ? Vidéo privée ? Professionnelle ?
  • Poster son travail sur Twitter : qu’est ce qu’un bon tweet ? Qu’ai-je le droit de tweeter ?
  • Utilisation des murs collaboratifs, d’outils collaboratifs comme Framapad (ex en 1ereES) : apprendre à respecter le travail des autres, maîtriser l’outil chat (ai-je droit en classe?)
  • WhatsApp : j’ai depuis cette année avec mes élèves de Terminale S, un compte commun. Cela me permet de contrôler ce qu’ils peuvent poster, de discuter avec eux de la pertinence de leurs photos, des échanges écrits. Et bien sûr en cas d’imprévus le contact est plus rapide….

CP : Quel bilan tirez-vous de ces 4 années d’expérimentation de ce projet ? Quels sont les retours des élèves ?

VM : C’est un projet qui se construit pas à pas : on ne demande pas la même chose à des collégiens et à des lycéens. On doit aussi s’adapter au niveau « numérique » des élèves, au fait que 1/3 des élèves n’ont pas la 3G. Il est plus facile de travailler avec des élèves qu’on a depuis plusieurs années car ils peuvent être très moteurs dans cette démarche.

L’année dernière en classe de seconde, ils devaient rédiger une synthèse commune à la maison. D’eux mêmes, en classe, ils ont pris l’initiative de créer un groupe Prezi avec mot de passe commun ainsi qu’un groupe WhatsApp commun. Comme ils travaillaient de manière asynchrone, ils étaient parfois submergés par la liste des messages non consultés mais avaient hâte d’aller se connecter pour lire ce que les autres élèves avaient rédigé pendant leur absence. Cela booste les élèves les plus faibles, met en valeur ceux qui ont une âme de leader et la cohésion de groupe est renforcée.

Leur demander de réaliser les vidéos les oblige à avoir un esprit de synthèse pour le sujet, de travailler en équipe. Ils fournissent très souvent un effort plus important que s’ils devaient le faire sous forme écrite : être vu par les autres leur met la pression. Il y a très peu de fautes scientifiques dans les vidéos et si on leur donne un sujet de mobilisation de connaissances en terminale sur le même sujet, les résultats sont meilleurs.

En effet, la scénarisation et la verbalisation du sujet les oblige plus à maîtriser le cours et donc ils passent plus de temps à approfondir le cours, étape que zappent la plupart des élèves s’ils ont juste un écrit d’où leurs résultats plus médiocre.

Beaucoup d’élèves croient travailler suffisamment. Travailler en groupe, pour les autres, les met face à une réalité qui est autre. Élèves et parents ont parfois du mal à l’admettre surtout en classe de Terminale S où ils ont peur que cela prenne du temps sur la préparation à de « vrais » sujets du baccalauréat.

Élèves et parents veulent des résultats tout de suite. Or souvent le bénéfice de cette pratique met plusieurs mois, voire années à porter ses fruits. D’où l’intérêt de commencer au plus tôt.

Le grand avantage de cette pratique est que le professeur en connaît parfois moins que les élèves ; ils comprennent qu’on est sur le même bateau et qu’on doit s’aider.

On a découvert ensemble des travers du web 4.0 :

  1. Quand on visionne une vidéo élève au lycée, apparaissent à droite les vidéos que l’élève a vu et que le professeur a visionné durant le WE (si on regarde avec l’ordinateur du professeur). La vie privée entre donc dans la sphère publique.
  2. Quand on regarde une vidéo élève avec le compte Youtube de l’élève, cela peut enclencher la lecture de la vidéo suivante présente sur ce compte, vidéo qui peut être privée. La encore vie publique/vie privée sont emmêlées.

CP : Vous travaillez en collaboration avec d’autres enseignants. Comment s’organise cette démarche ?

VM : Si on demande à nos élèves de travailler de manière collaborative, il faut que nous aussi, enseignants, nous testions en amont sur des projets professionnelles communs. Par l’intermédiaire de Mooc, de réseaux sociaux, d’associations (je suis membre de l’association « inversons la classe »), on peut maintenant trouver ses pairs qui ont la même vision et la même démarche d’essai, d’improvisation. Nous ne sommes jamais à cours d’idée et échanger, tester avec nos élèves permet de s’améliorer.

J’ai commencé à travailler de manière collaborative avec @nathfabien sur mon projet Classe inversée 4.0 Byodiversité. Et maintenant je travaille avec @Sebfranc3459 sur son projet Flanders lane

Nous venons de créer en classe de seconde des jeux. Avec une équipe de professeur de SVT rencontrée sur twitter ( @svt4ever75, @melfenaert et @ClaireLoulam), nous réfléchissions à la façon d’améliorer l’autonomie des élèves et de les encourager à construire leur parcours d’apprentissage. On crée ensemble de manière collaborative, l’une teste avec une classe, l’autre améliorera par la suite, etc… On est sur un projet en Terminale S que nous aimerions présenter au CLIC 2016 !

Travailler de manière collaborative nécessite de travailler sur des documents communs. Or certains outils numériques ne permettent pas d’avoir de compte commun entre professeurs (ex genial.ly) : nous créons donc une adresse email commune, un mot de passe commun. Ainsi chacune d’entre nous peux modifier le document en ligne de manière asynchrone.

Nous avons aussi des groupes twitter sur lesquelles on échange en messagerie privée pour aussi mieux maîtriser notre identité numérique professionnelle ! Encore une fois, ce qu’on demande aux élèves est aussi valable pour nous !

Et bien sûr, un dossier Google Drive en commun et Twitter qui est notre deuxième salle de professeurs. Dès qu’on a une question numérique, didactique, on poste sur ce réseau et on a très souvent la réponse dans la journée. On peut aussi poster le travail de nos élèves, avoir un retour. Notre point commun est aussi souvent d’être trop en décalage avec notre environnement professionnel. C’est alors souvent notre bouffée d’oxygène.

Faire de la classe inversée prend beaucoup de temps. On ne peut pas s’en sortir seule. En travaillant à plusieurs, cela permet de faire un travail plus approfondi. L’une peut faire la vidéo, l’autre le QCM.

Échanger permet aussi de comprendre les contraintes techniques des différents établissements (et il y en a en SVT!).

CP : Quels conseils donneriez-vous à des professeurs qui souhaitent motiver aussi leurs élèves en ce sens ?

Tester d’abord soi-même avec une équipe de collègues. Contactez-moi (@vmarquetvienne) ou allez vers d’autres collègues de SVT. Je suis sûre que vous trouverez avec qui échanger et construire quelque chose.

Si cela vous plaît, vous pourrez alors le faire avec vos élèves. On ne peut pas comprendre leurs difficultés, leurs joies si on ne les a pas eues soi-même !

La motivation des élèves vient souvent d’elle-même. On reste très souvent surpris par ce qu’ils sont capables de faire. Faites leur confiance. Vous n’êtes là que pour les accompagner et les guider.

Il faut comprendre que développer le numérique à l’école, c’est aussi éduquer nos élèves à son utilisation et à prendre conscience de son empreinte numérique pour le professeur et pour l’élève.

En conclusion, je dirais que l’ensemble des collègues promouvant la classe inversée travaillent tous ensemble comme on le demande à nos élèves : de manière collaborative avec une co-construction des cours tout en se construisant une carte d’identité professionnelle.